Le regard de l'analyste - L’argent : grand gagnant de 2025

Le Point de vue de l'expert

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Si 2024 avait déjà été une année porteuse pour l’argent avec une hausse de 20%, 2025 se conclut sur des records. Le métal clôture l’année légèrement au-dessus de 71$ l’once, soit une progression de 140%.

Sur le plan historique, l’ampleur de la variation annuelle enregistrée en 2025 constitue la performance la plus significative du métal gris depuis 1979. Notons que cette année-là, l’argent avait affiché une hausse supérieure à 400%, portée par la tentative d’accaparement des frères Hunt. Ces derniers visaient à verrouiller l’offre physique par une accumulation importante de contrats à terme et de métal, provoquant une distorsion majeure des cours. 

L’appréciation observée au cours de l’exercice 2025 s’appuie quant à elle sur des fondamentaux de marché plus robustes qu’en 1979. L’argent fait face à un déficit structurel persistant : l’offre minière reste contrainte par des perspectives de production limitées, alors que la demande industrielle s’intensifie. Cette croissance est portée par les propriétés de conductivité thermique et électrique du métal, idéales dans de nombreuses applications industrielles telles que pour le secteur photovoltaïque, les véhicules électriques ou l’armement. 

Le métal s’impose également comme un composant critique des centres de données, de la microélectronique des processeurs aux systèmes d’alimentation. Ce nouveau relai de croissance vient ainsi accentuer les tensions sur un marché déjà déficitaire depuis 5 ans. 

À l'instar des terres rares ou de l’antimoine, l’argent se retrouve désormais au centre de la guerre des ressources que se livrent les États-Unis et la Chine, thématique que nous suivons de près dans le cadre de nos Perspectives Économiques et Financières (PEF). Ce métal est devenu un levier essentiel de leur suprématie technologique et militaire respective. Dans ce contexte de rivalité, l'accès sécurisé à l'argent n'est plus seulement un enjeu économique, mais une priorité de sécurité nationale. 

En novembre 2025, l'argent a été formellement intégré à la liste des minéraux critiques de l’USGS (United States Geological Survey), marquant une reconnaissance de la fragilité de l’approvisionnement aux États-Unis. Ce statut reflète l'insuffisance de la production domestique à satisfaire des besoins industriels croissants, notamment dans le photovoltaïque haute performance, l'électronique militaire et les centres de données dédiés à l’intelligence artificielle. 

S'insérant stratégiquement entre la publication du projet de l'USGS en août et sa validation finale en novembre, la Chine a annoncé, le 26 octobre 2025, des restrictions majeures sur l'exportation d'argent. Effectives depuis le 1er janvier 2026, ces mesures s'inscrivent dans une politique de "nationalisme des ressources" qui frappe déjà l'antimoine et le tungstène. En limitant les droits d'exportation à seulement 44 entreprises agréées, Pékin sécurise ses approvisionnements pour garantir sa propre transition énergétique tout en conservant un levier diplomatique majeur. Cette décision fragilise directement les chaînes d'approvisionnement occidentales, qui dépendent à plus de 60% des capacités de raffinage chinoises. 

Parallèlement à ces débouchés industriels stratégiques, l'argent bénéficie d'un regain d'intérêt des investisseurs face à un environnement macroéconomique incertain. Dans un contexte marqué par une dynamique d'endettement public jugée préoccupante et une instabilité géopolitique croissante, le métal gris bénéficie de son statut d'actif refuge, recherché tout comme l’or pour sa capacité de protection contre les chocs systémiques. Sa double nature (actif technologique stratégique et réserve de valeur) en fait un vecteur d'investissement privilégié pour les acteurs cherchant à se protéger contre une dégradation des conditions économiques tout en s'exposant à la thématique de la transition énergétique / électrification. 

La conjonction de ces éléments au cours du second semestre a ainsi favorisé une appréciation marquée des cours de l’argent, dont la performance s'établit à +99% sur la période. La hausse de la volatilité et des prix a conduit le CME Group à ajuster à 7 reprises les niveaux de marges de maintenance afin d'encadrer les risques de marché. 

L’exigence de garantie pour un contrat de 5 000 onces a été portée de 14 000$ en juin 2025 à 32 500$ au 31 décembre. Cette trajectoire a été marquée par trois ajustements durant le seul mois de décembre. Le dernier en date, communiqué le 29 décembre pour une application au 31, a porté la marge de maintenance de 25 000 à 32 500$. Ce relèvement de 30%, s’ajoutant à une première hausse de 13% instaurée le même jour, illustre la volonté de la chambre de compensation de limiter son risque de contrepartie. 

Pour rappel, le mécanisme des contrats à terme permet aux opérateurs de contrôler une exposition notionnelle importante (5 000 onces par contrat) pour une fraction seulement de la valeur immobilisée en collatéral. A fin décembre, au cours de 80$, un investisseur pouvait obtenir une exposition de 400 000$ avec un collatéral de 25 000$, soit un levier de 16x. Outre ce risque financier, l’enjeu de la livraison physique est également présent. Le volume des contrats « papier » peuvent représenter plusieurs centaines de fois la quantité de métal réellement disponible pour livraison dans les coffres. Une hausse trop rapide des prix incite un nombre croissant d'opérateurs à convertir leurs positions financières en métal réel par crainte d'une pénurie. En augmentant ses marges, le CME a mécaniquement réduit le nombre de contrats et a limité le risque que les demandes de livraisons physiques n'excèdent les stocks disponibles. 

Bien que nécessaire pour garantir l'intégrité de la plateforme, la hausse des marges de maintenance a contraint les acteurs les plus exposés à réduire leurs positions rapidement. Ce processus de «désendettement forcé » a donc enclenché une baisse des cours de l’argent d'environ 12% sur la seule séance du 29 décembre. 

Toutefois, au-delà de cette volatilité ponctuelle, les ajustements du CME semblent surtout avoir amplifié les tensions d'un marché déjà contraint. La trajectoire de l'argent reflète désormais une demande industrielle dictée par la compétition technologique entre la Chine et les États-Unis. Cette lutte pour la souveraineté transforme le métal en un actif hautement stratégique, dont la criticité renforce la fonction de valeur refuge dans un environnement géopolitique de plus en plus polarisé.

Rédigé par

Henry MILLER
Analyste financier et extra financier