Notre vision du monde

Perspectives Économiques et Financières

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Interview de Jacques-André NADAL, Directeur de la gestion chez Covéa Finance

    - Dans quel environnement s’inscrit vos perspectives économiques et financières ?

Depuis plusieurs trimestres déjà, nous décrivons un monde où la remise en cause du multilatéralisme, la montée du régionalisme et les quêtes individuelles de souverainetés redessinent les relations diplomatiques et économiques internationales. 

Le monde est plus politique. La remise en cause du libre-échange met au défi la dynamique du commerce mondial dans un contexte où les coûts de financement réels sont plus élevés que sur la dernière décennie.  

Cette évolution du monde se traduit par une recherche accrue de souveraineté qui s’articule autour des secteurs stratégiques avec pour objectifs d’assurer sa sécurité et sa défense, de bâtir son indépendance en maîtrisant ses approvisionnements et d’être compétitif sur les technologies de pointe.
 

    - Dans ce contexte peux-tu nous décrire votre vision du monde ?

Ces quêtes de souveraineté des États ont engendré une transformation du monde. 

Un monde plus conflictuel, tel que l’illustre, à nouveau, le conflit au Moyen-Orient. Plus régional également dont la remise en cause profonde des organismes multilatéraux, tels que l’ONU, est un des stigmates. Enfin, un monde plus Politique, dans lequel l’implication des États dans la sphère économique et financière s’accroît. 

Cette évolution du monde s’inscrit dans une tendance progressive et durable dont les effets pèsent sur le commerce mondial. Pendant plusieurs décennies, la dynamique des échanges commerciaux mondiaux a été la locomotive de la croissance économique en volume. Depuis le milieu de la décennie précédente, ce n’est plus le cas, le commerce mondial croit moins vite que l’activité économique, celle-ci ayant trouvé des relais autres que le développement des échanges.

Pour construire leur stratégie de souveraineté, les États s’appuient sur 3 grands piliers, dont les positionnements diffèrent selon les pays, au gré d’objectifs qui leur sont propres. 

  1. Le premier de ces piliers, c’est la sécurité et la défense. Pour assurer leur liberté d’action et leur autonomie, les États doivent s’appuyer sur des secteurs vitaux tels que la défense, le spatial, la cybersécurité ou encore la cryptographique dont le développement repose sur le protectionnisme et la relocalisation.
  2. Le deuxième, c’est l’indépendance. Pour atteindre cet objectif, les États doivent maitriser les nœuds critiques de leurs chaînes de valeurs essentielles. En conséquence, ils se diversifient, relocalisent et constituent des stocks stratégiques afin de tenter d’éviter toute paralysie systémique.
  3. Enfin troisième et dernier pilier, la capacité à rester compétitif. Maitriser l’innovation et les technologies de pointe est primordiale pour s’inscrire dans l’avenir. Investissements massifs, R&D et alliances entre secteurs public et privé sont les moyens incontournables pour assurer sa dynamique de croissance et dicter les futurs standards mondiaux.
     

    - Ces stratégies de souveraineté des États ont-elles conduits à des changements dans les équilibres économiques ?

C’est en effet ce que nous observons. Après des décennies de désinflation, soutenue par la mondialisation, les délocalisations et l’abondance des ressources, nous sommes, depuis la période post-Covid, rentrés dans un nouveau régime d’inflation. Celui-ci est porté par plusieurs facteurs : les tensions géopolitiques qui favorisent un monde moins coopératif, les mouvements de relocalisation qui alimentent la hausse des coûts de production, ou encore la course aux ressources critiques, à l’heure où l’Offre est contrainte. Le conflit actuel au Moyen-Orient et le blocage du détroit d’Ormuz qui en résulte en est une nouvelle illustration. Pétrole, Gaz, engrais, Hélium, … autant de ressources dont les équilibres de marché sont déstabilisés, ce qui devraient entrainer une hausse de leurs prix dons les effets se diffuseront progressivement dans le reste de l’économie.

Plus généralement, le risque de résurgence de l’inflation est porté par des éléments fondamentaux qui impactent le rapport entre Offre et Demande. D’un côté, le recours à l’endettement pour alimenter des plans de relance, les politiques monétaires et les liquidités injectées, continue de stimuler la Demande. De l’autre côté, la réorganisation des chaînes d’approvisionnement, les délais normaux entre les investissements nécessaires à l’accélération de l’offre et la production finale, et la forte concurrence pour les financements peuvent amener à contraindre durablement l’Offre. En conséquence, le coût de l’unité produite supplémentaire s’accroit, ce qui conduit à une pentification de la courbe de l’Offre. 
 

    - Face à ces changements profonds, les agents économiques doivent-ils s’adapter ? 

Tout à fait, et en la matière les défis sont nombreux. 

Les États, dans l’obligation de favoriser le développement des secteurs stratégiques et de soutenir les ménages, s’endettent massivement. Dépendants des ressources financières étrangères, les pays développés font face au défi de rester attractifs alors que le monde est moins coopératif et plus régional. Au sein même de ces pays, la concurrence s’intensifie, ce qui se traduit par des initiatives politiques, budgétaires et/ou monétaires individuelles qui visent à convaincre les investisseurs. Cette course aux ressources financières alimente la hausse des coûts de financement, dont le poids croissant risque d’entraver leurs capacités futures à mener leurs objectifs politiques.

Les ménages veulent, quant à eux, maintenir leur niveau de revenu disponible tout en résistant au déclassement. Toutefois, leur accès aux financements s’érode face aux autres agents. Leurs revenus réels sont sous pression alors que le marché de l’emploi se dégrade - surtout pour les populations les moins favorisées – et que les conditions d’octroi de prêt se durcissent.

Face à la remise en cause du libéralisme et du libre-échange, les entreprises doivent adapter leur modèle d’affaires. Elles investissent pour rebâtir des chaînes d’approvisionnement résilientes, pour repenser l’organisation de leurs outils de production afin de rester compétitives, et enfin, pour trouver de nouveaux débouchés alors que certains marchés se ferment. Malgré ces défis, elles semblent bénéficier de l’intérêt le plus prononcé des investisseurs, prêts à leur fournir les financements nécessaires. La baisse des primes de risque crédit ou les valorisations élevées de certains pans des marchés actions en sont la preuve. 

Pour s’adapter, les agents ont besoin de financements importants et croissants. La concurrence pour y avoir accès est forte alors que les banques centrales sont contraintes par un environnement inflationniste durable. Cette situation risque de laisser les agents les plus fragiles sur le bord de la route par faute de ressources et/ou d’entretenir la hausse des taux qui fragiliserait davantage le système. A ce titre, le risque né de la captation actuelle des financements par l’écosystème de l’IA, dont les fondements montrent des fragilités, est à suivre avec une grande attention.

 

Pour aller plus loin, consultez le document ci-dessous : 

Jacques-André NADAL

Jacques-André NADAL
Directeur général délégué en charge des Gestions